A propos des contes de Daniel Tartier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Le Limonaire, bistrot à vin et à chansons, était situé au coin de la rue Abel et de la rue de Charenton, entre 1985 et 1995. A deux pas du marché d’Aligre, tout proche de la gare de Lyon et de la Bastille, l’immeuble au bas duquel il était établi a été démoli !
C’est là que Daniel Tartier assurait la cuisine tout en veillant à la programmation artistique du lieu au sein d’une petite équipe d’utopistes debout, de rêveurs d’un monde plus humain.

Mais tout en étant derrière le bar ou bien ses fourneaux, sa tête et ses rêves étaient ailleurs, mêlés à d’autres paysages. L’idée d’écrire ces contes courts et incisifs dans la manière de camper les personnages et les emmener dans une histoire, est née alors qu’il séjournait à Trikéri, petit village de pécheurs au Nord Est grec. Pour partager avec ceux qui n’étaient pas avec lui ces moments de grâce et de lumière, il adressait des cartes postales aquarelles avec au dos un récit autour d’un des personnages du village.

Ainsi naquirent les contes de Trikéri édités une première fois en 1992.
Les contes du Limonaire suivirent et procédèrent de ce désir profond chez Daniel Tartier d’introduire du rêve, de l’espoir et de la fantaisie, dans un univers parfois sombre. Le quotidien était astreignant, et certains soirs, désespérant.

Exercice vaniteux que celui qui consiste à trouver maintenant les mots pour faire revivre aux lecteurs un peu du premier Limonaire dans lequel sont nés les neuf contes illustrés de ce recueil. Peut-être aurait-il suffi de se placer au coin de la rue, devant la palissade du 88 rue de Charenton, entourée de gravats qui se sont transformés depuis peu en édifice terriblement ordinaire par de tristes urbanistes.
Pendant un temps, la blessure de ville, ornée d’un ciel de béton nu, ouvrait un espace qui pouvait plus aisément faire ressurgir les personnages des contes : Fan et Fi, Printemps, Mouss’ et Mousse, Haïji…

Mais désormais l’endroit s’est recouvert de neuf. La blessure s’est apparemment refermée. Plus rares sont ceux qui peuvent encore imaginer en passant par là, la vie antérieure qui y fleurissait, les personnages qui dans tout ce quartier faisaient l’épaisseur des jours et l’humanité des lieux.

Car avant de devenir fantômes, Roue d’Or, Fan et Fi, Printemps, Mouss’ et Mousse, Haïji…, furent les vrais habitants d’un bistrot en chair et en os, couleur de lie de vin, et inspirateurs d’un poète n’acceptant pas de limiter son horizon aux murs parfois tristes d’un quotidien harassant et dérisoire.

De Trikéri au Limonaire, s’est affirmé le désir d’écrire et de transformer le destin des gens simples en fables universelles. C’est par l’écriture et le dessin, ce dont les contes du Limonaire nous permet de jouir, faisant fi des catastrophes et du temps qui passe.


Claudine Dussollier